Comment j’apprends : graviter autour d’un système jusqu’au déclic
J’étudiais pour un examen de comptabilité, deux ans après le début de mon diplôme, lorsque j’ai demandé à mon colocataire de m’expliquer pourquoi l’actif est égal au passif plus les capitaux propres.
La comptabilité avait été difficile dès le début. Après une période pénible en mathématiques au secondaire, j’avais peu de connaissances sur les stocks ou la gestion de l’argent, et les abstractions étaient difficiles à comprendre. J’étudiais cette matière, mais je ne voyais toujours pas la logique qui reliait ses différentes parties.
Mon colocataire a repris l’équation avec moi. Pendant qu’il l’expliquait, j’ai commencé à voir qu’un changement dans une partie entraînait une conséquence correspondante ailleurs. Je m’en souviens très clairement. Tout un système s’est mis en place. J’avais l’impression d’avoir tracé une ligne qui, à un moment, rejoignait sa propre queue.
Le déclic n’est pas venu du fait d’avoir enfin mémorisé dans quel sens inscrire un débit ou un crédit. Certains de ces détails restaient incertains même lorsque je racontais l’histoire plus tard. Ce qui est resté clair, c’était la structure apparue sous ces détails.
L’actif est égal au passif plus les capitaux propres. Ce n’étaient plus trois termes posés côte à côte autour d’un signe égal comme des faits distincts. Ils appartenaient à un seul modèle. Les événements consignés en comptabilité ne produisaient pas des consignes isolées. Ils avaient des conséquences correspondantes qui devaient rester cohérentes dans le système.
C’était ce qui me manquait. Avant cette conversation, la comptabilité ressemblait à une logique improvisée. Je pouvais recevoir une règle, puis une autre, sans comprendre pourquoi elles allaient ensemble. Une fois que j’ai vu l’interdépendance, les règles avaient un endroit où s’inscrire. Je pouvais les comprendre comme des parties d’une même structure au lieu de porter chacune comme un fait distinct.
L’équation peut rester valide pour une entreprise en difficulté ou non rentable, alors elle ne mesure pas sa santé. Ce qui comptait pour moi, c’était la cohérence des écritures : une opération pouvait toucher des comptes de différentes façons, mais ses conséquences appartenaient toujours au même système relié. C’est cette relation, plutôt qu’un sens particulier, qui m’est restée.
Avec le recul, voici la distinction que j’essayais de saisir : une règle peut me dire quoi faire dans un cas précis, alors qu’un système me permet de voir pourquoi cette règle va avec d’autres règles.
Il est tentant de donner un caractère magique à cette conversation, mais cela effacerait les deux années qui l’ont précédée. L’explication est venue après deux ans de contact avec la matière et a relié plus d’un fait. Le contexte était déjà là avant que je puisse en voir la forme. La conversation a rendu la structure visible.
Par graviter, j’entends rester au contact d’un système assez longtemps pour que sa structure devienne visible. Dans ce souvenir, le contact s’est accumulé avant la compréhension. C’est ainsi que j’explique ce délai aujourd’hui, et non une méthode que je savais suivre à l’époque.
Graviter n’est pas attendre passivement. Le contact compte, et la confusion ne constitue pas un accomplissement en soi. En comptabilité, j’étais resté engagé dans une matière qui demeurait abstraite pour moi. Lorsque l’équation a finalement rendu les relations visibles, l’exposition précédente leur a donné un contexte.
La conversation n’a pas remplacé ces deux années. Elle a changé la façon dont je pouvais organiser ce que j’y avais rencontré. La matière m’était familière, mais sa forme était nouvelle pour moi. C’est ce que l’image de l’orbite nomme dans ce souvenir : une période de contact avant que je puisse voir l’ensemble. Elle laisse place à un déclic ultérieur sans prétendre que le temps seul le garantit.
Le français et l’anglais ne sont pas arrivés grâce à un seul déclic. Je les ai appris par immersion, au fil d’un apprentissage progressif. Je ne peux pas désigner un moment où l’une ou l’autre langue s’est mise à avoir du sens, ni une date où l’apprentissage a été achevé.
Elles se sont installées à mon insu. À un moment, j’ai réalisé que je parlais couramment les deux langues, puis que je pouvais m’y exprimer avec éloquence, mais je ne me souviens pas du moment où cela est devenu vrai. Le changement était trop graduel pour que je puisse le séparer de l’immersion qui l’avait produit.
Cette différence remet le souvenir de la comptabilité en perspective. La comptabilité m’a donné un déclic dont je me souviens clairement. Le français et l’anglais m’ont offert une progression que je ne peux reconnaître qu’avec le recul. L’apprentissage des langues n’était pas une version incomplète de l’expérience en comptabilité. C’était simplement une autre manière d’apprendre dans mon parcours.
Le souvenir de la comptabilité est un récit fidèle, pas une formule universelle. Certaines connaissances deviennent visibles à un moment précis. Certaines aptitudes progressent si graduellement que je ne reconnais le résultat qu’après coup.
En ce moment, je gravite autour des mathématiques qui sous-tendent l’IA. Mon objectif actuel n’est pas simplement de travailler avec l’IA, mais de comprendre ce qui se trouve derrière les tokens. J’apprends ce que sont les tokens, les réseaux neuronaux et les prédictions, ainsi que les rôles des CPU et des GPU. Je peux nommer certaines parties, mais je ne peux pas encore expliquer la chaîne complète de A à Z.
Le déclic n’a pas encore eu lieu pour ce système. Je tourne toujours autour de la logique derrière ces sujets et j’essaie de comprendre ce qui relie une partie à une autre. J’espère finir par intégrer le processus dans son ensemble et l’expliquer clairement du début à la fin, dans mes propres mots. Pour l’instant, j’essaie de comprendre les questions une à la fois.
Quand je repense à la conversation sur la comptabilité, je vois toujours la ligne rejoindre sa propre queue. Reconnaître un système a changé ma façon de remarquer les relations ailleurs, et cette évolution vers la perception de dimensions reliées marque le début de la pensée matricielle que je veux examiner ensuite.
Voici le chapitre 2 d’une épopée en six chapitres. Chapitres 1 à 3 : qui je suis. Chapitres 4 à 6 : ce que je construis. Précédent : Le créneau internet de deux heures · Suivant : Penser en matrices.
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